Transhumance 2019

 

J-1 : Tout est prêt.

 

On s'est réunis avec les cavalières et les intendants, Philippe nous a aidé à ne rien oublier, les chevaux sont distribués et le matériel est prêt. L'excitation, mêlée d'une point d'angoisse, commence à monter.  Deux défis m'attendent : être à la hauteur et assurer une belle transhumance, autant pour les cavalières que pour Philippe, qui ne peut pas participer comme d'habitude,  et faire équipe avec Oriège, que je n'ai pas montée en randonnée depuis une éternité....

 

VENDREDI MATIN, jour du départ : 

 

Depuis l'arrivée au centre, l'angoisse ne me quitte pas .... J'ai beau faire la maligne, et assurer à quel point je fais confiance à notre fine équipe, je dois me rendre à l'évidence : je suis juste morte de trouille....Parce que la transhumance, c’est toujours un tel concentré d'émotions, de situations à gérer, d'attentes et d’imprévus.... et parce que cette année, me revoilà en selle sur ma jument-fée, ma guerrière, ma toute puissante qui me déstabilise tellement, capable de me donner le meilleur ou de me renvoyer le pire.....

Oriège et moi, c'est plein de paradoxes. Vu de l'extérieur, ça a parfois l'air fusionnel. D'une certaine façon ça l'est, mais pas toujours pour le meilleur. Notre relation est celle de deux amies, qui se ressemblent parfois trop pour pouvoir avancer ensemble.  Aussi émotionnelles et extraverties l'une que l'autre, destinées par notre statut à prendre des décisions pour nous mêmes et pour les autres, on a parfois tendance à se mettre plus de pression que nécessaire. Quand on est sur la même longueur d 'ondes, tendues vers un même objectif, je nous sens capables, ensemble, de réussir tous les challenges. Oui mais voilà.....Je ne lui ai jamais donné la preuve que je méritais toute sa confiance, elle doute de moi autant que je peux douter d'elle. Et la vraie leader de mon troupeau, c'est elle : quand elle pense que la survie est en jeu, je n'ai aucune emprise sur sa décision. Je crois qu'elle ne me pense pas capable d'assumer mes responsabilités. 

Bref une transhumance avec elle ça peut être le meilleur, comme ça l'est souvent été, ou le pire, comme parfois.....elle est un tel miroir que j'ai peur que mon état émotionnel du moment nous empêche de communiquer.

 

Bon....ça y est, c'est parti. A peine en selle je retrouve des sensations un peu perdues de vue, la réactivité incroyable au vu de sa force, cet espèce de sensation indescriptible et propre à elle qu'on peut gravir une montagne sans jamais s’arrêter ou se laisser dévier de notre route. Elle est l'incarnation même des notions d'ancrage et de focus..... On rejoint le troupeau, je la sens vibrante, concentrée, totalement disponible pour la mission qui lui est confiée. Je sens immédiatement son bonheur d'être là, de faire équipe avec moi, de pouvoir utiliser tout son savoir pour un travail qui a du sens pour nous deux. On assiste à la sortie du troupeau par Philippe et Lucas, un joli symbole, un tout petit moment qui pourtant compte beaucoup pour nous tous.

 

Les filles qui nous accompagnent sont toutes d'une grande finesse dans la compréhension des autres, de ce qui se joue ente Oriège et moi, du troupeau aussi.

C'est parti ! Comme si la baguette magique venait d'entrer en action, pour nous envoyer 3 jours tous ensemble dans un autre monde, une bulle de douceur où tout est fluide, simple, léger et joyeux.

 

Le troupeau est imprégné de notre belle énergie, aucun incident, échappée sauvage, pas de galopades non plus ...il faut dire qu'il faut horriblement chaud. 

 

Après la pause du midi, où Jazzy, pas stressée pour deux sous par toute cette aventure, s'attardera un peu plus que nécessaire à la sieste, les derniers kilomètres de montée sont épuisants pour les chevaux de selle, qui souffrent de la chaleur. Et pourtant, quelle générosité, quel courage, quelle bonne humeur, ils se transcendent et répondent présents à chaque instant, même ensuite, quand, malgré la fatigue, il faut négocier la descente abrupte, et affronter les quelques chèvres rebelles qui se sont invités sur le chemin.

 

Plus que quelques mètres et on y est.....il reste à traverser le village sans laisser le troupeau se disperser, Oriège est fantastique, elle me devance, ou plutot on pense ensemble, elle agit vite, avec justesse, précision, et toujours dans l'absolu respect de mes demandes.  Une dernière accélération, un galop merveilleux, seules au monde pour aller ouvrir la porte du pré, et la mission du jour s'achève. Je suis prise d'une bouffée d'émotions, de la gratitude, de la satisfaction, de l'amour tout simplement.....Whaou....

 

On s'attarde auprès de nos chevaux, douche fraîche, rations, massage, le moment s'étire et le temps ne nous intéresse plus, on est juste là, toutes ensemble, avec eux, et profondément bien.

 

Encore un beau moment de partage le soir, les cavalières, Philippe, nos garçons.....tous réunis dans cette auberge que l'on aime tant, et c'est sans la moindre angoisse que je me réveille le deuxième jour.

 

SAMEDI, jour 2

 

Le ciel est aussi bleu que dans un dessin d'enfant, nos bonnes fées ne nous ont pas quitté, la montagne parfois si dure semble aujourd'hui vouloir nous protéger et nous envelopper.

 

Une petite équipe à pied nous rejoint : chacun son rôle, bloquer la circulation de la N20, sécuriser certains passages délicats, aider Philippe à mettre les cloches aux juments et à sortir le troupeau. 

 

Comme depuis le début, tout est fluide, sans accrocs, et plein de sourires....l'arrivée sur l'estive est grandiose : Michel et Lucas ont été des intendants hors pair, tout est parfait, et...on a même des verres à pied pour le vin ^^^ Un tout petit rien au milieu de plein d'autres, un geste qui donne un gout à part au vin que l'on a partagé.

 

On s'attarde là haut, l'endroit est tellement puissant, ressourçant, malgré les nombreux randonneurs, que l'on voit à peine, une bulle d'instant présent, de profonde connexion à l'univers, aux autres, à soi.

 

Le retour dans la fraîcheur de la fin d'après midi nous confronte à la force de nos décisions et de nos intentions. Passage de justesse entre deux traversées de train, par quel miracle s'est on faufilé entre les deux ? Certes, nous étions dans le juste en attendant le passage du premier, mais pour le second dont on ignorait l'existence....chance ? Force de notre intention ? Hasard ou....alignement des astres ????

 

Un dernier galop, puissant, rapide,  me laisse l'impression de vivre un moment surnaturel, de chevaucher un animal fantastique, une licorne un cheval ailé, ou peut être une chimère que personne n'a encore rencontrée....

Oriège a ce pouvoir de m’emmener ailleurs, de m'emporter, de me couper du monde un instant pour y revenir avec toute sa force. Cette jument vient d'un autre monde, et me fait parfois ce cadeau de m'y emporter pour un moment de grâce.

 

Je pense que toutes les cavalières partagent avec moi le même sentiment de gratitude envers nos chevaux, tellement généreux, courageux, disponibles....tellement présents à ces instants là.

La nuit tombe sur la vieille église romane, et dans l’obscurité, un dernier regard pour les silhouettes sombres de nos mérens avant d'aller rêver sous la couette à la journée de demain.

 

DIMANCHE, jour 3

 

Les corps sont fatigués ... il semblerait que le "girl power" n'efface pas les années qui nous rendent un peu moins endurantes et souples qu'à nos 20 ans ^^  La bonne humeur est toujours au rendez vous, les chevaux, eux sont dans les starting-blocks, motivés pour rentrer à la maison. 

On se retrouve encore une fois nez à nez avec les chèvres, et, sans même y réfléchir, je reste en selle, alors que j'ai pris l'habitude depuis des années de passer à pied dans tous les moments où Oriège pourrait avoir peur.  Je ne me pose pas la question, elle non plus.....et elle pousse doucement les chèvres avec le bout de son nez. 

 

La traversée du col nous prouve une fois encore que nos décisions, prises facilement et toutes ensemble, sont les bonnes : on renonce à un galop magnifique, pour ne pas épuiser les ressources des chevaux...et juste à cet instant là, 2 petits poneys tous mignons et tous hirsutes sortent de nul part, à quelques mètres de nous. Nous venions de décider de marcher, quelques secondes à peine nous ont été nécessaires pour gentiment repousser les joyeux mini moys, et éviter la possible cata si nous avions été lancées au galop lorsqu'ils ont surgi.....alignement des astres deuxième acte ??? 

 

Repas du midi super convivial, la cabane est prise d'assaut par des randonneurs, on partage l'espace dans la bonne humeur. Les chevaux en profitent pour une bonne sieste avant de repartir. 

 

La descente, comme prévu, est interminable.... on est bercées par le pas des chevaux, les muscles sont fatigués mais les têtes, elles, sont parties un peu ailleurs.... Le temps pour moi de réfléchir à tout ce qu'Oriège m'a enseigné pendant ces trois jours. L'image qu'elle m'a renvoyée de moi me plait, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre.

Chacune de nous a fait du chemin depuis que l'on s'est connues, elle pouliche rebelle un peu perdue dans le monde des humains, et moi jeune femme fragile et pas très sûre de ce qui me poussait si intensément vers les chevaux.

Ce week end ma jument miroir m'a dit que  que j'étais capable de ne pas douter, de prendre les bonnes décisions. Elle m'a dit que j'avais la force, mais que j'étais enfin sur le chemin de la douceur. Elle m'a demandé d’arrêter d'avoir peur. 

 

Elle m'a permis de construire un groupe exceptionnel, un mélange improbable d'humains et de chevaux devenus l'espace de trois jours une même entité, une même harde, mûe par une énergie commune où tout devenait fluide, où chaque instant succédait à l'autre comme autant d'évidences. 

 

Oriège, Esope, Chaman et tous les autres, passés ou à venir, ont fait de moi la personne que je suis, un peu moins perdue dans l'immensité du monde. Et ces trois jours magiques m'ont fait réaliser le chemin parcouru. 

 

Alors juste, à mes poilus, aux cavalières, aux intendants, aux inconnus croisés sur la route, à l'univers et à moi même, ...

 

....Merci....